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Santé mentale au travail: les démissions des jeunes bousculent le management

La santé mentale au travail s’impose aujourd’hui comme un enjeu stratégique pour les entreprises et les managers. Les jeunes salariés, en particulier, affichent des taux de souffrance psychique et d’envie de départ qui obligent à repenser les pratiques managériales, l’onboarding et la prévention au sein des organisations.

Les chiffres récents, les baromètres RH et les actions publiques montrent que la question n’est plus seulement individuelle mais organisationnelle : entre diagnostics, dispositifs d’accompagnement et chartes d’engagement, les entreprises sont invitées à agir vite et différemment.

Un état des lieux préoccupant

Plusieurs enquêtes publiées en 2024‑2025 confirment une dégradation de la situation. L’enquête conjointe Mutualité française / Institut Montaigne / Institut Terram (avril 2025) signale que 25 % des 15‑29 ans présentent des signes de symptômes dépressifs (n = 5 633), avec une très forte surreprésentation chez les 22‑25 ans et dans les Outre‑mer, jusqu’à 52 % en Guyane (Institut Terram).

Le baromètre Empreinte Humaine / OpinionWay indique qu’environ 45 % des salariés se déclarent en « détresse psychologique », les moins de 29 ans et les trentenaires étant particulièrement touchés. Christophe Nguyen alerte : « Les indicateurs de santé mentale au travail que nous suivons… restent constants et malheureusement très dégradés » (Liaisons Sociales).

Au‑delà des chiffres nationaux, l’Organisation mondiale de la santé et le Forum économique mondial rappellent l’ampleur économique : dépression et anxiété coûtent environ 1 000 milliards USD par an en perte de productivité, ce qui place la prévention au cœur des stratégies RH (WHO).

Jeunes, souffrance et paradoxes : ressenti versus diagnostic

Un constat paradoxal apparaît dans les enquêtes : beaucoup de jeunes déclarent se sentir « assez bien » ou « très bien », alors que des signes cliniques sont présents. L’étude Institut Terram note que 64 % des jeunes se disent bien, mais moins de 40 % ont consulté un professionnel pour leur santé mentale (Institut Terram – Médias).

Ce décalage entre ressenti et diagnostic s’explique par des facteurs multiples : stigma, manque d’information, accès aux soins, et une culture professionnelle qui banalise la charge mentale. La « omerta » autour des troubles psychiques au travail est pointée par des experts comme Dominique Lhuilier (Le Monde).

En outre, certains territoires comme les Outre‑mer affichent des niveaux de symptômes beaucoup plus élevés, soulignant des inégalités territoriales et d’accès aux ressources de soin qu’il faut intégrer dans les réponses publiques et privées.

Signes visibles : turnover, désengagements et intentions de départ

La souffrance mentale se traduit concrètement par des arrêts de longue durée, du désengagement et de la mobilité accrue. Les baromètres 2025 montrent que plus d’un salarié sur trois envisage de démissionner pour améliorer sa qualité de vie (Ipsos/SOFIAP, relayé par TF1), une proportion qui peut atteindre 57 % chez les moins de 30 ans sur certains items (TF1).

Phénomènes générationnels comme le « quiet quitting » et le job‑hopping sont présentés par de nombreux médias comme des réponses au manque de sens, à la surcharge mentale et à un management inadapté. Ces comportements poussent les ressources humaines à repenser l’onboarding, la clarté des missions et la reconnaissance.

Des enquêtes pratiques (YMCA WorkWell, Deloitte) montrent aussi l’impact économique : 56 % des personnes citent le burn‑out/épuisement comme cause principale de départ lorsqu’on leur demande une raison unique, confirmant le lien direct entre bien‑être mental et turnover (YMCA WorkWell).

Ce que le management doit revoir

Les études RH insistent sur la nécessité d’un virage managérial fondé sur l’écoute, la sécurité psychologique, l’autonomie et la formation des managers. Des sondages Moka.care / Ifop montrent que la santé mentale pèse fortement sur la perception du travail et la confiance dans le management, encourageant des dispositifs variés (EAP, applis, formations managers).

La sécurité psychologique apparaît comme un levier majeur : près d’un salarié sur trois ne se sent pas en sécurité psychologique, facteur explicatif essentiel des désengagements et départs, surtout chez les jeunes (Parlons RH).

Concrètement, cela passe par une meilleure définition des attentes, des objectifs partagés, des temps de suivi managérial réguliers et la formation pour repérer les signes de souffrance. Les managers doivent être outillés pour prévenir plutôt que seulement orienter vers des solutions individuelles après coup.

Initiatives publiques et charte d’engagement

La santé mentale a été érigée en Grande cause nationale en 2025 : l’État a lancé des guides et boîtes à outils (ANACT etc.) pour aider les employeurs à intégrer la prévention dans les entreprises (Ministère du Travail).

Le 28 août 2025, l’Alliance pour la Santé Mentale, en partenariat avec l’État, a lancé une « Charte d’engagement pour la santé mentale au travail » portant sur la sensibilisation, l’amélioration des conditions de travail, la formation des managers et l’accompagnement individuel. L’Alliance prévoit d’élargir les signatures avec une étape « Cap pour la santé mentale » le 20 novembre 2025, appelant les employeurs à formaliser des engagements triennaux (Alliance).

Au niveau politique, le Premier ministre Michel Barnier a insisté sur la nécessité de « déstigmatiser » la santé mentale et d’améliorer l’accès aux soins, montrant une volonté d’accompagner les entreprises et les salariés dans ces transformations (Info.gouv).

Limites des réponses actuelles et recommandations

Si les plateformes de prévention et d’accompagnement (Moka.care, Lyra, etc.) affichent des usages croissants et des bénéfices déclarés , Moka.care évoque par exemple un taux élevé d’utilisateurs se déclarant moins stressés , ces solutions individuelles ne suffisent pas quand elles remplacent l’action sur l’organisation (Moka.care).

La littérature et les rapports (McKinsey, OECD et autres) recommandent prioritairement la prévention primaire : améliorer les conditions de travail, réduire les facteurs de stress organisationnels, repenser les modèles de charge et les rythmes. C’est l’approche collective et systémique qui limitera réellement les départs et les arrêts.

Les auditions parlementaires en 2024‑2025 ont d’ailleurs insisté sur l’inscription de l’écoute des salariés comme principe de prévention, créant une pression politique pour faire évoluer le droit du travail vers plus d’attention à la santé mentale (Sénat).

Vers des pratiques managériales durables

Retenir et accompagner les jeunes suppose d’adopter des pratiques managériales concrètes : clarifier les missions, formaliser les parcours, structurer l’onboarding, offrir des marges d’autonomie et reconnaître les contributions. Les RH doivent mesurer l’impact des actions sur le long terme et non seulement comptabiliser les usages d’applications.

La formation des managers au repérage, à la prévention et à la réaction adaptée est un levier indispensable : mieux former réduit le temps de réponse, améliore la sécurité psychologique et diminue les risques de départs liés au burn‑out.

Enfin, coupler dispositifs individuels (EAP, applis) et prévention organisationnelle, instaurer des indicateurs de santé mentale et impliquer les instances représentatives permet de transformer les bonnes intentions en changements durables.

La pression des chiffres et des jeunes salariés qui démissionnent impose un tournant : le management est aujourd’hui au défi d’intégrer la santé mentale comme volet central de sa stratégie de rétention et de performance.

Agir reviendra à combiner engagement politique, mesures structurantes dans l’entreprise et montée en compétences des managers pour garantir des environnements de travail plus sûrs, inclusifs et durables.