Le geste semble anodin : un coup d’œil furtif à une notification, un message auquel on répond « en deux secondes », un scroll machinal pendant le dîner. Pourtant, lorsque cela se répète, votre partenaire peut le vivre comme un véritable rejet. Ce phénomène a désormais un nom : le phubbing, contraction de « phone » et « snubbing » (snober). Et toutes les personnes ne le vivent pas de la même manière.
Les recherches récentes convergent : le phubbing est particulièrement destructeur pour les personnes à attachement anxieux, ces partenaires qui ont besoin de réassurance et craignent l’abandon. Non seulement elles souffrent davantage sur le moment, mais le phubbing accélère aussi un cercle vicieux d’insécurité, de conflits et, à terme, de désengagement amoureux. Comprendre ce mécanisme est devenu indispensable pour protéger la relation… et parfois même l’équilibre de toute la famille.
Qu’est‑ce que le phubbing en couple, concrètement ?
Le phubbing désigne le fait d’ignorer (volontairement ou non) une personne présente physiquement pour se concentrer sur son smartphone. En couple, cela peut prendre des formes très variées : consulter ses messages pendant un repas, scroller sur les réseaux alors que l’autre parle, répondre à des emails professionnels au lit, ou encore garder le téléphone en main lors d’un moment censé être partagé.
Une étude fondatrice menée à l’Université Baylor (États‑Unis) auprès de 453 adultes a montré à quel point le phénomène est répandu : 46,3 % des répondants se disent phubbés par leur partenaire, et pour 22,6 % cela entraîne directement des conflits. Plus inquiétant encore, 36,6 % rapportent des symptômes dépressifs au moins une partie du temps, en lien avec ce climat relationnel dégradé. Le smartphone devient alors un tiers envahissant, invisible mais omniprésent.
Cette même étude souligne déjà un point clé : plus une personne perçoit du phubbing, plus sa satisfaction de couple et sa satisfaction de vie diminuent. Or ces effets ne sont pas uniformes : ils s’avèrent bien plus marqués chez les individus présentant un attachement insécure, et en particulier anxieux. Pour ces partenaires, chaque regard sur l’écran peut être interprété comme un micro‑rejet qui ravive une insécurité de fond.
Attachement anxieux : pourquoi le phubbing fait si mal ?
L’attachement anxieux est un style relationnel qui se construit souvent dès l’enfance et se manifeste à l’âge adulte par une forte peur de l’abandon, un besoin intense de proximité et de réassurance, et une tendance à sur‑interpréter les signes de distance. Dans un cadre amoureux, ces personnes se demandent souvent : « Est‑ce que je compte vraiment pour lui/elle ? », « Est‑ce qu’il/elle va me quitter ? ».
Dans ce contexte, le phubbing agit comme un amplificateur de peurs. Quand l’autre saisit son téléphone, l’attachement anxieux ne voit pas seulement un outil technologique, mais la preuve que « quelque chose d’autre » (travail, réseaux, amis, messageries) passe avant la relation. Un podcast scientifique allemand diffusé sur WELT en 2025 insiste sur ce point : les personnes déjà insécurisées ou anxieuses interprètent beaucoup plus facilement le regard sur le smartphone comme un signe de rejet ou de menace pour le couple.
La conséquence est émotionnelle, mais aussi physiologique : hausse de la tension interne, ruminations, scénarios catastrophes (« il/elle parle sûrement à quelqu’un d’autre », « je ne suis pas important(e) »). Là où un partenaire secure verra une distraction agaçante mais ponctuelle, un partenaire anxieux peut ressentir le phubbing comme un mini‑séisme affectif. Et à force de mini‑séismes, la structure de la relation se fragilise.
Ce que dit la science : l’attachement anxieux amplifie les dégâts
Une étude de 2025 menée à l’Université de Southampton apporte un éclairage direct sur ce mécanisme. Pendant dix jours, 196 adultes en couple ont été suivis au quotidien : on leur demandait chaque jour dans quelle mesure ils s’étaient sentis phubbés par leur partenaire, ainsi que leur humeur, leur estime d’eux‑mêmes et leurs réactions. Les résultats sont nets : les personnes à fort attachement anxieux vivent beaucoup plus mal les jours où elles se sentent phubbées.
Ces jours‑là, elles rapportent une humeur plus dépressive, une baisse de l’estime de soi et davantage de ressentiment. Comme si un simple geste vers le téléphone validait leur peur profonde : « je ne suis pas assez important(e) ». L’étude montre aussi un effet de « phubbing de représailles » : ces partenaires ont tendance à se tourner à leur tour vers leur propre téléphone, pour chercher soutien et validation auprès d’autres personnes (amis, réseaux sociaux), ce qui aggrave encore la distance dans le couple.
À l’inverse, les individus à attachement évitant , qui se protègent en valorisant l’indépendance et la distance , semblent relativement « immunisés » en termes de bien‑être. Ils se sentent certes parfois ignorés, mais cela n’affecte pas autant leur humeur ni leur estime d’eux‑mêmes. Ce contraste confirme que le style d’attachement joue un rôle central : face au phubbing, l’anxieux souffre et réagit, l’évitant encaisse sans trop d’impact apparent, et le secure nomme le problème plus facilement sans se sentir menacé dans sa valeur personnelle.
Quand le phubbing nourrit l’insatisfaction conjugale
Un autre travail clé, mené en 2025 par Han, Li, Song et He auprès de 837 jeunes adultes en couple, montre que l’attachement anxieux n’est pas seulement une vulnérabilité initiale : il devient aussi un maillon central dans la façon dont le phubbing abîme la relation. Les chercheurs constatent que plus une personne est phubbée par son partenaire, plus sa satisfaction conjugale diminue. Mais ce lien passe en grande partie par l’augmentation de l’attachement anxieux.
Autrement dit, le phubbing contribue à rendre le partenaire plus anxieux dans la relation, et cette montée d’anxiété réduit à son tour la satisfaction de couple. Ce n’est donc pas simplement que « les anxieux souffrent plus quand il y a du phubbing » ; c’est aussi que le phubbing peut transformer progressivement une personne plutôt sécurisée en partenaire plus insécure, plus jaloux, plus méfiant. Le cercle vicieux se renforce : plus on se sent phubbé, plus on devient inquiet, et plus chaque micro‑détail nourrit cette inquiétude.
Cette même étude met toutefois en avant un facteur protecteur : les styles constructifs de gestion de conflit (parler franchement, rester loyal, chercher ensemble des solutions) atténuent l’impact négatif du phubbing. Les couples qui savent aborder le sujet sans se déchirer, poser des règles et exprimer leurs besoins de manière non agressive, semblent mieux armés pour limiter l’augmentation de l’attachement anxieux et préserver leur satisfaction relationnelle.
Temps d’écran, sentiment d’être ignoré et qualité de la relation
Le phubbing n’est pas qu’une question de perception : il s’appuie souvent sur un temps d’écran objectivement élevé. Une étude dyadique belge publiée en 2024 dans Current Psychology s’est penchée sur des couples hétérosexuels, en croisant plusieurs méthodes de mesure (déclarations, temps d’écran, etc.). Les résultats révèlent qu’un temps d’écran quotidien plus important chez un partenaire est corrélé au fait que l’autre se sente davantage phubbé.
Ce sentiment d’être phubbé est lui‑même associé à une qualité relationnelle plus faible : moins de satisfaction, plus de conflits, plus de frustration. Les auteurs interprètent ce lien comme un retrait de l’attention et de la réceptivité envers le partenaire. Dans la vie quotidienne, cela se traduit par de petites scènes répétées : le regard qui se détourne vers l’écran, le « attends, je finis ça » qui s’éternise, la conversation interrompue par une notification. Chaque micro‑retrait vient grignoter le sentiment de connexion.
Les chercheurs soulignent, au niveau théorique, que les personnes anxieuses en matière d’attachement sont particulièrement vulnérables à ce type de retrait. Pour elles, ce n’est pas seulement « trop de temps d’écran », c’est une menace pour le lien. Là où un partenaire secure pensera « il/elle est accroc à son téléphone, il faut qu’on en parle », un partenaire anxieux pensera plutôt « il/elle se désintéresse de moi », avec une douleur émotionnelle bien plus intense et une probabilité plus élevée de réactions extrêmes (drames, reproches, surveillance, jalousie).
Phubbing, anxiété d’attachement et effets en cascade sur la famille
Le phubbing ne s’arrête pas au couple : il peut imprégner l’ensemble du système familial. Une étude chinoise de 2023 portant sur 441 couples montre que le phubbing entre partenaires impacte aussi la qualité de la relation parent‑adolescent. Les auteurs identifient des effets intra‑personnels (le parent phubbé est moins disponible pour l’adolescent) et inter‑personnels (le climat conjugal teinté de phubbing affecte la façon dont l’autre parent interagit avec l’enfant).
Les effets ne sont pas identiques selon le sexe du parent et de l’adolescent, mais le message global est clair : lorsque le phubbing abîme la relation de couple, les tensions, la distance émotionnelle et les insatisfactions débordent vers la parentalité. Un père ou une mère déjà blessé(e) par le manque d’attention du partenaire risque d’être moins patient, moins à l’écoute, ou de se réfugier encore davantage dans son téléphone, laissant l’adolescent se sentir à son tour ignoré.
Les auteurs soulignent que ces effets en cascade sont plus marqués dans les couples fragilisés, où l’on retrouve plus souvent des profils d’attachement anxieux. Dans ces familles, le smartphone devient parfois un refuge individuel contre la souffrance relationnelle : chacun se replie sur son écran pour éviter le conflit… mais ce repli ne fait qu’augmenter la distance et, chez les personnes anxieuses, la sensation de solitude et de rejet. La boucle se referme alors sur l’ensemble de la famille.
Reconnaître le cercle vicieux et en sortir : pistes concrètes
Le premier pas pour sortir du piège phubbing‑anxiété consiste à le reconnaître. Si vous avez un profil d’attachement anxieux, vous pouvez vous demander : « Comment je me sens quand mon/ma partenaire regarde souvent son téléphone avec moi ? », « Est‑ce que je me mets à imaginer le pire ? », « Est‑ce que je cherche ensuite moi aussi refuge dans mon smartphone ou chez d’autres personnes ? ». Nommer l’émotion (tristesse, jalousie, peur, colère) permet déjà de la rendre moins envahissante.
Ensuite, il est crucial de mettre des mots sur le vécu plutôt que d’attaquer l’autre. Plutôt que « Tu es toujours sur ton téléphone, tu te fiches de moi », privilégiez des formulations centrées sur vous : « Quand tu regardes ton téléphone pendant qu’on parle, je me sens mis(e) de côté, ça réveille chez moi la peur de ne pas compter ». L’étude de Han et collègues montre que les styles constructifs de gestion des conflits (parler, rester loyal, chercher des solutions) protègent partiellement des effets négatifs du phubbing sur l’attachement anxieux.
Côté comportements, plusieurs couples trouvent utile de définir des « zones » ou des « temps sans téléphone » : repas, début de soirée, moments d’intimité, temps avec les enfants. L’objectif n’est pas de bannir la technologie, mais de réaffirmer des espaces où l’attention est pleinement tournée vers l’autre. L’utilisation consciente du smartphone (désactiver certaines notifications le soir, ranger l’appareil hors de portée pendant une discussion importante, établir des règles partagées) peut suffire à réduire fortement le sentiment de rejet chez le partenaire anxieux et, à terme, à apaiser son insécurité.
Le phubbing n’est pas une simple mauvaise habitude moderne : pour les personnes à attachement anxieux, il agit comme un révélateur et un amplificateur de leurs peurs les plus profondes. Les travaux récents , de l’étude de Southampton au suivi dyadique belge, en passant par les recherches sur la satisfaction conjugale et la dynamique familiale , dressent un tableau cohérent : plus l’attention est détournée par le smartphone, plus l’insécurité monte, et plus la qualité de la relation souffre.
La bonne nouvelle est que ce n’est pas une fatalité. En reconnaissant le rôle de l’attachement anxieux, en parlant ouvertement du phubbing, en ajustant certaines habitudes numériques et en cultivant des stratégies de conflit plus constructives, les couples peuvent inverser la tendance. Le téléphone ne disparaîtra pas de nos vies, mais il peut retrouver sa juste place : un outil au service des liens, plutôt qu’un écran interposé entre deux personnes qui s’aiment.
















