La santé mentale au travail n’est plus un sujet annexe: elle affecte directement la vie des salariés, la performance des entreprises et le tissu social. En France, 1 salarié sur 4 déclare être en mauvaise santé mentale (Baromètre Qualisocial/IPSOS, déc. 2024) et environ 13 millions de personnes présentent chaque année un trouble psychique. Ces chiffres, auxquels s’ajoutent les 53 % de Français ayant connu un épisode de souffrance psychique au cours des 12 derniers mois, montrent l’ampleur du défi.
Face à ce constat, l’État et l’Alliance pour la santé mentale ont présenté la « Charte d’engagement pour la santé mentale au travail » le 28 août 2025 à l’occasion de la Rencontre des Entrepreneurs de France. Cette Charte vise à transformer les intentions en actions concrètes, en intégrant la santé mentale dans les stratégies sociales, managériales et économiques des entreprises.
Pourquoi agir maintenant ?
Les enjeux sont à la fois humains et économiques. Au niveau mondial, la perte de productivité liée à la dépression et à l’anxiété est estimée à environ 1 000 milliards de dollars par an et représente près de 12 milliards de journées de travail perdues, selon l’OMS. En Europe, le coût des troubles mentaux a été évalué à environ 4 % du PIB, incluant dépenses de santé, prestations sociales et coûts indirects.
Sur le plan national, les indicateurs s’aggravent: en 2023, les maladies psychiques reconnues d’origine professionnelle ont augmenté de +25 % et près de 12 000 accidents du travail étaient liés aux risques psychosociaux (régime général). Parallèlement, 91 % des salariés estiment que la santé mentale devrait être prioritaire ou importante en entreprise, mais 60 % n’osent pas en parler.
Agir maintenant permet donc de prévenir des situations lourdes pour les personnes et coûteuses pour les organisations. Les politiques de prévention et d’accompagnement ne sont pas seulement bienveillantes: elles sont rentables et nécessaires pour maintenir l’activité et la cohésion sociale.
La Charte d’engagement : objectifs et axes
La Charte, portée par l’Alliance pour la santé mentale avec le soutien du Gouvernement, fixe des objectifs concrets en matière de prévention, formation, accompagnement et sensibilisation. Elle entend inciter les entreprises à inscrire la santé mentale au cœur de leur stratégie sociale et managériale, et non comme une simple déclaration de principe.
Structurée autour de quatre axes, la Charte propose de: 1) sensibiliser et libérer la parole, 2) développer le dialogue sur la qualité de vie et les conditions de travail, 3) améliorer en continu l’organisation et l’environnement de travail, et 4) soutenir concrètement les personnes, par exemple via le déploiement du secourisme en santé mentale. Angèle Malâtre-Lansac décrit la Charte comme un outil pour sortir du tabou et fédérer les acteurs.
La ministre du Travail et d’autres responsables ont insisté sur le caractère opérationnel de l’initiative: il ne s’agit pas d’une simple prise de position, mais d’un cadre d’actions avec des objectifs mesurables et un suivi. Ces engagements visent à transformer les pratiques managériales et organisationnelles pour produire des effets durables.
Modalités pratiques et calendrier
Sur le plan pratique, la Charte sera ouverte à la signature des entreprises à partir du 20 novembre 2025 lors de l’événement « Cap pour la santé mentale ». L’engagement proposé est d’une durée de 3 ans, avec un dispositif de suivi et d’évaluation réguliers afin de mesurer l’impact des actions mises en place.
L’Alliance vise un démarrage ambitieux: au moins une cinquantaine de signatures le 20 novembre et environ 100 d’ici la fin 2025, en s’appuyant déjà sur des entreprises pionnières qui ont déployé formations, prévention et dispositifs d’accompagnement (par exemple des initiatives citées dans la presse comme celles du groupe Baudelet). Le suivi triennal et l’échange de bonnes pratiques entre signataires sont au cœur du dispositif.
La Charte prévoit également des indicateurs qualitatifs et quantitatifs, des retours d’expérience et des mécanismes de partage entre entreprises afin d’améliorer collectivement l’efficacité des mesures. Ce mode d’action favorise l’apprentissage et l’adaptation continue des pratiques.
Obligations légales et gouvernance en entreprise
L’employeur a une obligation légale de protéger la santé physique et mentale des salariés, inscrite à l’article L4121-1 du Code du travail. La prévention des risques psychosociaux doit figurer dans le document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP), et la Charte vient compléter ce cadre en proposant des actions opérationnelles.
Au-delà du cadre légal, la gouvernance interne est déterminante: leadership engagé, formation des managers, dispositifs d’écoute et de signalement sont nécessaires pour faire vivre les engagements. Des ministres et des acteurs institutionnels ont clairement signifié leur appui, faisant de la Charte un élément de la Grande Cause nationale 2025.
Enfin, la pression des marchés et les attentes extra-financières jouent un rôle croissant: investisseurs et agences de notation intègrent de plus en plus la santé mentale dans leurs critères ESG, ce qui ajoute une dimension stratégique à la mise en œuvre de bonnes pratiques en entreprise.
Outils, formation et bonnes pratiques pour les entreprises
Des ressources pratiques existent pour accompagner les entreprises: guides et boîtes à outils fournis par l’ANACT, l’INRS, le Ministère du Travail, ainsi que des recommandations internationales de l’OMS. Ces outils couvrent la prévention primaire, la formation au management et des modules de secourisme en santé mentale.
Les chiffres montrent l’impact potentiel des dispositifs structurés: seulement 23 % des salariés disposent aujourd’hui d’un plan de prévention complet en santé mentale, mais selon le baromètre Qualisocial‑IPSOS, 83 % des salariés bénéficiant d’un tel plan estiment que celui-ci a amélioré leur santé mentale. La formation, l’évaluation des risques et l’accompagnement individuel sont donc des leviers efficaces.
Les bonnes pratiques incluent des diagnostics réguliers de la QVCT, des formations obligatoires pour les managers sur l’identification des signes de détresse, des dispositifs de soutien (services de santé au travail, psychologues du travail, dispositifs internes) et la promotion d’une culture qui libère la parole sans stigmatisation.
Mesurer l’impact et poursuivre l’amélioration
La Charte met l’accent sur le suivi: échanges de bonnes pratiques, indicateurs partagés et retours d’expérience permettront d’évaluer les progrès. Un suivi triennal est prévu pour mesurer l’efficacité des engagements et ajuster les actions en fonction des résultats.
Parmi les indicateurs utiles figurent le taux d’absentéisme, la fréquence des accidents liés aux risques psychosociaux, les résultats d’enquêtes internes sur la QVCT, ainsi que des indicateurs qualitatifs sur la perception des salariés. Ces mesures combinées offrent une vision plus complète de l’impact des politiques mises en œuvre.
Mesurer, partager et ajuster crée une dynamique d’amélioration continue: les entreprises pionnières montrent qu’il est possible d’améliorer la santé mentale au travail tout en renforçant la performance et la résilience organisationnelle.
La santé mentale au travail est un enjeu collectif qui nécessite l’engagement des employeurs, des représentants du personnel, des pouvoirs publics et des acteurs de la santé. La Charte d’engagement propose un cadre opérationnel pour transformer l’urgence en actions durables.
Signer la Charte, mobiliser des ressources, former des managers et suivre des indicateurs sont des étapes concrètes que chaque entreprise peut franchir. En combinant prévention, accompagnement et évaluation, il est possible de construire des environnements de travail plus sains et plus productifs pour tous.
















