Nos téléphones ne quittent plus nos poches, nos tables de nuit ni nos salons. Ils organisent nos journées, entretiennent nos réseaux, divertissent nos soirées. Mais lorsqu’ils s’invitent entre deux partenaires, ils deviennent souvent un troisième intrus silencieux dans la relation : c’est ce que la recherche appelle aujourd’hui la « technoférence de couple » ou partner phubbing.
Ignorer , même brièvement , son/sa partenaire pour regarder son écran peut sembler anodin. Pourtant, une méta-analyse de 2025 regroupant 52 études (près de 20 000 personnes) montre que cette technoférence diminue systématiquement la satisfaction relationnelle, l’intimité et le sentiment de proximité émotionnelle. Sortir de la technoférence ne consiste pas seulement à « moins utiliser son téléphone », mais à comprendre ce que ces interruptions disent , ou semblent dire , de la place que l’on accorde à l’autre.
Comprendre la technoférence : quand le smartphone coupe le lien
On parle de technoférence de couple lorsqu’un écran vient perturber ou interrompre un moment partagé : dîner, conversation, soirée canapé, coucher des enfants… Le partner phubbing, plus précisément, désigne le fait d’ignorer son/sa partenaire pour consulter son smartphone. L’acte peut être très bref (regarder une notification) ou prolongé (scroller un fil d’actualités), mais le message implicite est souvent le même : « ce qui se passe sur mon écran passe avant toi ».
Les données sont de plus en plus claires. La méta-analyse de 2025 indique que le partner phubbing est systématiquement associé à une baisse de la satisfaction de couple, de la qualité relationnelle et du sentiment d’intimité. Les personnes qui phubbent le plus présentent aussi davantage d’addiction aux médias (r ≈ .49), plus d’anxiété et d’évitement d’attachement, davantage de symptômes dépressifs et de solitude. Autrement dit, le phubbing est à la fois un symptôme de vulnérabilités individuelles et un facteur aggravant pour la relation.
Cette technoférence ne reste pas cantonnée à la sphère du couple. Une étude de 2022 montre que le partner phubbing diminue la satisfaction amoureuse, ce qui, en cascade, fait baisser la satisfaction globale de vie. D’autres travaux indiquent que le partenaire « scrolleur » est perçu comme moins chaleureux, moins intelligent et moins désirable. À long terme, l’habitude de laisser le téléphone couper les échanges peut faire glisser la relation dans une forme d’indifférence polie, où chacun se sent un peu moins vu, un peu moins choisi.
Ce que disent les chiffres : une technoférence banale… mais loin d’être neutre
Les études récentes montrent que la technoférence n’est pas un phénomène marginal : elle structure désormais le quotidien de la majorité des couples. Une recherche menée en 2024, 2025 avec tracking objectif des smartphones sur 8 jours, auprès de 247 adultes en couple, révèle que les participants utilisent leur téléphone pendant environ 27 % du temps passé physiquement avec leur partenaire. 86 % d’entre eux utilisent leur téléphone au moins un peu chaque jour en présence de l’autre.
Pourtant, ce n’est pas le « temps d’écran » global qui pèse le plus sur la relation, mais précisément l’usage en co-présence. L’étude montre que c’est ce temps d’usage en présence du partenaire qui est associé à une satisfaction conjugale plus faible et à une moins bonne qualité de coparentalité, avec des effets particulièrement marqués chez les femmes. Sur le plan pratique, cela signifie qu’il est plus utile de cibler d’abord les contextes partagés (repas, soirées, coucher) que de viser un sevrage numérique général et difficilement tenable.
Les données subjectives confirment cette tendance. Une étude publiée dans Psychology of Popular Media Culture auprès de 143 femmes engagées dans une relation montre que 74 % estiment que le smartphone « prend » quelque chose à leur relation, 62 % disent que la technologie perturbe le temps à deux, 35 % rapportent que leur partenaire regarde son téléphone en pleine conversation, et 25 % qu’il/elle envoie des SMS pendant les échanges face à face. Pire encore, une synthèse de 2025 indique qu’environ 46 % des adultes américains ont déjà été phubbés par un partenaire, mais seuls 23 % considèrent que c’est un problème sérieux. La technoférence est donc largement normalisée… alors même que la science documente ses effets délétères sur le lien affectif.
Être phubbé : pourquoi cela fait si mal ?
Se faire phubber n’est pas seulement une petite contrariété. Plusieurs travaux montrent que le vécu central est celui d’être ignoré ou relégué au second plan. Une enquête menée en 2023 auprès de 712 personnes mariées en Turquie montre que plus les conjoints rapportent de phubbing réciproque, plus la satisfaction conjugale est faible. Les auteurs soulignent un mécanisme psychologique clé : la perception d’un manque de reconnaissance et de priorité. Quand l’autre se tourne vers son téléphone, beaucoup y lisent : « tu n’es pas si important, tu peux attendre ».
Une étude dyadique publiée en 2023 précise encore ce mécanisme. Elle distingue le phubbing « réel » (ce que la personne dit faire avec son téléphone) et le phubbing perçu par le partenaire. Résultat : c’est exclusivement le phubbing perçu qui est associé à une baisse de la qualité relationnelle, jour après jour ; le phubbing effectif, lui, n’est pas directement lié à la satisfaction. Autrement dit, ce qui abîme le lien, ce n’est pas tant le nombre de minutes passées sur l’écran que le sens donné à ces minutes par l’autre.
Ce décalage perception/réalité est essentiel pour sortir de la technoférence. Celui qui consulte son téléphone peut avoir l’impression de « juste jeter un œil à un message du boulot » ; celui/celle qui regarde la scène peut ressentir un rejet, un désintérêt, voire une humiliation subtile, surtout en public. À force de répétition, ces micro-blessures créent une atmosphère relationnelle plus froide, avec plus de conflits autour de la technologie et, in fine, une baisse de la satisfaction de vie et de la qualité du lien.
Attachement et vulnérabilités émotionnelles : pourquoi certains souffrent plus
Tous les couples ne réagissent pas de la même façon face à la technoférence. La littérature sur l’attachement apporte un éclairage précieux. Une étude de 2023 intitulée « The phubbing problem: A dyadic exploration of the moderating role of partner phubbing on attachment and couple satisfaction » montre que le partner phubbing modère la relation entre l’anxiété/évitement d’attachement et la satisfaction de couple, avec un effet particulièrement fort chez les femmes.
Les personnes présentant un attachement anxieux (peur d’être abandonnées, besoin intense de réassurance) ou évitant (tendance à se protéger en gardant une distance émotionnelle) se révèlent particulièrement vulnérables. Lorsque leur partenaire les phubbe, l’impact négatif sur leur satisfaction amoureuse est plus important. Pour un profil anxieux, chaque regard vers le téléphone peut raviver la peur de ne pas être assez intéressant(e). Pour un profil évitant, le phubbing devient un prétexte supplémentaire pour se couper et confirmer l’idée qu’il ne faut pas trop s’attacher.
La grande méta-analyse de 2025 confirme ce lien entre technoférence et vulnérabilités individuelles : addiction aux médias, solitude, dépression, anxiété d’attachement et évitement d’attachement apparaissent comme des antécédents majeurs du phubbing. Cela signifie qu’on ne peut pas réduire la technoférence à un simple « manque de volonté » ou à une mauvaise habitude. Il s’agit souvent d’une stratégie (inconsciente) d’auto-régulation émotionnelle : fuir l’inconfort, combler la solitude, calmer une anxiété… au prix de la présence à l’autre.
Technoférence dans le couple… et au-delà : amitié, isolement, désirabilité
La technoférence ne touche pas que les couples. Une enquête menée en 2023 auprès de 840 jeunes utilisateurs de smartphones (16, 25 ans) montre qu’être phubbé est lié à une satisfaction d’amitié plus faible et à un plus grand isolement social. Phubber ou être phubbé augmente le sentiment d’isolement, comme si l’écran remplaçait progressivement la qualité des liens humains sans parvenir à combler le besoin de connexion.
Pourtant, la même étude apporte une nuance intéressante : l’usage « co-présent » et partagé du smartphone (montrer une vidéo, chercher une info ensemble, jouer ou co-scroller) est associé à davantage de satisfaction dans l’amitié et à moins d’isolement. C’est donc moins l’objet « smartphone » qui pose problème que la manière dont il est utilisé : comme un mur entre nous, ou comme un support commun qui nourrit l’échange.
Sur le plan de l’attractivité, une étude de 2025 de Korea University, publiée dans Cyberpsychology, Behavior and Social Networking, montre que la personne sur son téléphone est perçue comme moins chaleureuse, moins amicale, moins intelligente et moins désirable. Le phubbing viole les normes implicites de politesse relationnelle : lever les yeux, montrer qu’on écoute, rester présent. Dans le couple, cela sape la désirabilité à petit feu : un(e) partenaire souvent absorbé(e) par son écran peut être vécu(e) comme moins disponible émotionnellement, donc moins attirant(e) à long terme.
Sortir de la technoférence : agir sur les usages en co-présence
Les recherches récentes convergent sur un point stratégique : pour réduire l’impact du numérique sur la relation, il est plus efficace de cibler en priorité l’usage du smartphone en présence du partenaire, plutôt que le temps d’écran global. Autrement dit, il ne s’agit pas forcément de bannir le téléphone de sa vie, mais de le remettre à sa place dans les moments où la relation devrait être au premier plan.
Une première piste, directement inspirée des études de 2024, 2025, consiste à identifier les « moments sacrés » du couple : repas, soirée, coucher, week-ends en amoureux, moments de jeu avec les enfants… et à établir des règles simples du type : « pendant le dîner, les téléphones restent hors de la table » ou « après 21 h, on met les appareils en mode avion dans la chambre ». Les travaux menés auprès de couples mariés recommandent explicitement d’éteindre plus souvent le téléphone dans la vie conjugale pour réduire la technoférence.
L’objectif n’est pas la perfection numérique, mais une réduction claire et assumée du phubbing. On peut par exemple se fixer une limite : pas plus d’un check de notifications pendant un film regardé ensemble ; ou encore, instaurer des « pauses smartphone » de 15 minutes toutes les heures lors d’une soirée. L’essentiel est d’en faire des accords explicites, co-construits, plutôt que des reproches unilatéraux qui alimenteraient le conflit.
Travailler sur les perceptions : de l’interprétation au dialogue
Comme le montrent les études sur le phubbing perçu, ce qui blesse le plus n’est pas toujours le comportement brut, mais le sens que l’on donne à ce comportement. Pour sortir de la technoférence, il est donc crucial d’ouvrir un espace de dialogue autour de ces interprétations. Qu’est-ce que je me raconte quand je te vois sur ton téléphone pendant que je te parle ? Qu’est-ce que tu cherches vraiment en consultant ton écran dans ces moments-là ?
Un exercice utile consiste à décrire les situations concrètes qui posent problème, sans attaques personnelles : « Quand nous dînons ensemble et que tu regardes ton téléphone, je me sens mis(e) de côté, comme si le moment n’était pas si important pour toi ». L’autre peut alors clarifier son intention : « Je regarde surtout si le boulot n’a pas envoyé un message urgent, ce n’est pas contre toi ». On passe ainsi d’un scénario implicite de rejet (« tu ne m’aimes pas assez ») à une compréhension plus nuancée (« tu gères du stress, mais ça m’impacte quand même »).
Sur cette base, le couple peut co-créer des règles interprétatives : par exemple, décider que si l’un doit absolument consulter son téléphone pendant un moment à deux, il/elle le verbalise (« je réponds juste à ce message important, je reviens tout de suite à toi »). Un simple commentaire peut suffire à transformer une scène de phubbing silencieux en un petit « aparté » gérable, où l’autre reste reconnu et prioritaire dans l’intention.
Transformer le smartphone : d’ennemi intime à allié relationnel
Les nouvelles recherches invitent aussi à une approche plus paradoxale : plutôt que de diaboliser la technologie, apprendre à l’utiliser comme support de connexion. Comme le montre l’étude sur l’amitié et la co-utilisation du smartphone, partager l’écran , plutôt que s’y enfermer chacun de son côté , peut renforcer le sentiment de proximité et diminuer l’isolement. Dans le couple, cela peut se traduire par des usages co-présents : chercher un voyage ensemble, regarder des vidéos humoristiques à deux, jouer à un jeu coopératif, composer une playlist commune.
Au-delà de ces petits gestes quotidiens, une revue systématique de 2025 sur les agents conversationnels dédiés aux couples (12 études analysées) souligne le potentiel d’outils numériques conçus spécifiquement pour soutenir le bien-être relationnel. Ces agents peuvent proposer des exercices de communication, de régulation émotionnelle, de gestion de conflit, ou encore aider à réfléchir à l’usage de la technologie dans le couple, à condition d’être pensés avec des garanties éthiques, de sécurité émotionnelle et de respect de la vie privée.
La même technologie qui alimente la technoférence peut donc devenir un médiateur relationnel. Faire ensemble un programme d’e-coaching conjugal, utiliser une application pour organiser des « rendez-vous déconnectés », ou encore se faire accompagner par un agent conversationnel pour instaurer de nouvelles routines digitales sont autant de façons de « retourner » le smartphone au service du lien plutôt que contre lui.
Sortir de la technoférence du couple ne revient pas à revenir à une vie sans écrans, ni à culpabiliser chaque coup d’œil jeté à un message. Il s’agit d’un double travail : sur les comportements (réduire l’usage en co-présence, protéger certains moments, transformer des usages solitaires en expériences partagées) et sur les vulnérabilités émotionnelles (solitude, anxiété, insécurité d’attachement) qui alimentent et amplifient le phubbing. En restaurant la priorité symbolique de la relation sur le téléphone, on restaure aussi le sentiment d’être vu, choisi, important pour l’autre.
La bonne nouvelle est que les effets du phubbing semblent surtout immédiats et réversibles : les études montrent peu d’impact durable à long terme quand les habitudes changent. Chaque fois que vous choisissez de poser votre téléphone pour regarder votre partenaire, vous envoyez le message inverse de la technoférence : « tu comptes plus que ce qui se passe sur mon écran ». Répété au quotidien, ce geste simple devient un puissant acte psychologique de réparation et de nourrissage du lien , une manière concrète de remettre la technologie à sa juste place, au service de votre couple plutôt qu’à son détriment.
















