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Identités sexuelles fluides: le désir se réinvente

Et si nos catégories habituelles , hétéro, homo, bi , ne suffisaient plus à dire ce que nous désirons, qui nous aimons et comment nous nous définissons ? Des États‑Unis à la Nouvelle‑Zélande, du Royaume‑Uni à l’Australie, les chiffres convergent : les identités sexuelles bougent, se recomposent, se réinventent au fil de la vie. Le désir apparaît moins comme une case à cocher que comme une trajectoire, parfois sinueuse, faite d’essais, de renoncements et de nouvelles affirmations.

Cette fluidité ne concerne pas seulement une minorité très visible sur les réseaux sociaux. Elle traverse les générations, les classes sociales, les appartenances de genre et de race. Elle interroge nos façons de compter, de faire de la politique, de soigner et d’éduquer. Surtout, elle nous oblige à penser la sexualité comme un continuum mouvant, où les mots que nous employons , « hétéroflexible », « queer », « pan », « bi », « asexuel·le » , sont des outils provisoires plutôt que des identités figées une fois pour toutes.

La sexualité comme continuum : quand les chiffres bousculent les cases

Aux États‑Unis, l’analyse du General Social Survey (plus de 32 000 répondant·e·s) montre qu’en 2021, 9,6 % des Américain·e·s déclaraient avoir eu des relations sexuelles avec des partenaires des deux sexes, contre environ 3,1 % au début des années 1990. En trois décennies, la proportion de comportements « bi » a donc triplé. Pourtant, seule une partie de ces personnes se revendique bisexuelle, ce qui indique que l’expérience du désir dépasse largement les catégories identitaires disponibles ou socialement acceptables.

Le décalage entre pratiques et étiquettes est frappant : en 2021, 9,6 % des répondant·e·s rapportent des expériences sexuelles avec des hommes et des femmes, mais seulement 4,5 % s’identifient comme bisexuel·le·s. Autrement dit, plus de la moitié des personnes aux pratiques plurisexuelles ne se reconnaissent pas , ou ne se sentent pas autorisées à se reconnaître , dans l’étiquette « bi ». Ce fossé suggère que la sexualité ne se laisse pas enfermer dans des catégories fixes et que l’identité publique reste contrainte par les normes sociales, familiales, religieuses ou professionnelles.

À l’échelle de la population, la montée en puissance de ces comportements plurisexuels coexiste avec une visibilité croissante des identités LGBTQ+. Selon Gallup, 7,6 % des adultes américains se déclarent LGBTQ+ en 2023, contre 3,5 % en 2012. La plus grande part de ce groupe est bisexuelle (4,4 % de l’ensemble des adultes, soit 57,3 % des LGBTQ+). Ensemble, ces données dessinent une sexualité pensée comme continuum, où le passage d’un pôle à l’autre (hétéro/homo) est plus fréquent et plus assumé, mais où le vocabulaire identitaire reste en retard sur les pratiques vécues.

Comportements, identités, étiquettes : une grammaire en expansion

Ce que montrent ces études, c’est un décalage durable entre ce que les gens font, ce qu’ils ressentent et les mots qu’ils utilisent pour se dire. L’idée d’une sexualité « vraie », stable, qu’il suffirait de découvrir une fois pour toutes, est mise à mal par la réalité des parcours. On peut avoir des expériences plurisexuelles sans se définir comme bisexuel·le, ou se revendiquer queer sans avoir eu de partenaires de plusieurs genres. L’étiquette n’est pas la photo fidèle du désir, mais une sorte de compromis entre soi, les autres et le contexte social.

Les identités plurisexuelles , bi, pan, queer, etc. , occupent une place centrale dans cette recomposition. Une étude longitudinale américaine (Generations Study) portant sur 894 adultes minorités sexuelles montre que ces identités « plurisexuelles » présentent plus de fluidité de sexualité que les identités « monosexuelles » (attirées par un seul genre). Les identités émergentes comme asexuel·le, pansexuel·le ou queer sont particulièrement mobiles, suggérant qu’elles servent souvent de laboratoires pour explorer des désirs qui n’entrent pas dans les cadres classiques.

Cette expansion du vocabulaire se voit aussi dans les espaces numériques. Le rapport Raw 2025 de l’application Feeld évoque par exemple la montée en puissance du terme « hétéroflexible » : environ 15 % des Américain·e·s pourraient se reconnaître dans l’idée d’être « essentiellement hétéros, parfois pas ». Au Royaume‑Uni, la plateforme observe une augmentation de 193 % des profils se décrivant comme hétéroflexibles en un an, ainsi qu’une forte hausse de profils bisexuels à New York. Ces nuances lexicales traduisent un besoin de mots pour dire la variabilité du désir, sans renoncer à une certaine continuité de soi.

Une fluidité qui s’étend à l’échelle des populations

Si l’on adopte un regard longitudinal, la fluidité cesse d’être une curiosité individuelle pour apparaître comme un phénomène de population. Aux États‑Unis, les données nationales de la PATH Study (Population Assessment of Tobacco and Health) montrent qu’environ 1 adulte sur 11 a modifié son identité sexuelle au moins une fois sur cinq vagues annuelles de suivi. Concrètement, 6 % des hommes cisgenres, 11 % des femmes cisgenres et 35 % des personnes trans ou non‑binaires ont changé de catégorie (hétéro, homo, bi ou « autre ») au cours de la période observée.

Au Royaume‑Uni, une enquête menée sur six ans aboutit à des conclusions proches : plus de 6 % des répondant·e·s ont changé la façon dont ils/elles se définissent sexuellement. La mobilité identitaire est particulièrement marquée chez les 16‑24 ans (7,9 %) mais aussi, de façon plus inattendue, chez les 65 ans et plus (7,4 %), davantage que chez les 25‑64 ans. La fluidité ne se réduit donc ni à la jeunesse, ni à une supposée « période d’expérimentation » : elle traverse tout le cycle de vie, et peut resurgir au moment de retraites, de deuils, de séparations ou de recompositions familiales.

La Nouvelle‑Zélande confirme cette tendance. Une étude longitudinale menée sur 45 856 adultes de 18 à 99 ans, suivis durant sept ans, montre que 5,7 % des participant·e·s ont changé au moins une fois d’identité sexuelle, vers ou depuis une identité LGB+. Les changements sont bidirectionnels et plus concentrés chez les personnes déjà plurisexuelles au départ. Loin d’un scénario linéaire allant de « confusion » à « identité vraie » puis figée, ces résultats mettent en scène des allers‑retours, des oscillations, des re‑déclarations qui témoignent d’une sexualité adulte loin d’être figée.

Genre, classe, race : la fluidité n’est pas distribuée au hasard

Si la fluidité se généralise, elle ne touche pas tout le monde de la même façon. Au Royaume‑Uni, la probabilité de changer d’identité sexuelle est 10,3 % plus faible chez les hommes (5,7 %) que chez les femmes (6,3 %). Elle est près de trois fois plus élevée chez les personnes non blanches (15,5 %) que chez les personnes blanches (5 %), et plus fréquente chez les moins diplômé·e·s. La sexualité ne flotte donc pas au‑dessus des rapports de pouvoir : elle se tisse avec les contraintes de genre, de race et de classe, qui façonnent ce qu’il est possible ou dangereux de dire de soi.

Ces variations rappellent que « pouvoir être fluide » suppose des ressources : un environnement plus ou moins tolérant, la possibilité de changer de milieu professionnel ou géographique, l’accès à des réseaux de soutien. Pour certaines personnes blanches de classes moyennes urbaines, revendiquer une identité queer ou hétéroflexible pourra être vécu comme un élargissement du champ des possibles. Pour d’autres, notamment racisées ou précaires, le coût social ou familial d’un déplacement identitaire restera très élevé, ce qui peut limiter la verbalisation de désirs pourtant présents.

Les études longitudinales sur la fluidité soulignent aussi que prendre en compte ces changements ne modifie que marginalement les écarts observés en santé mentale, précarité financière et usage de substances entre minorités sexuelles et personnes hétérosexuelles. Autrement dit, les inégalités structurelles persistent, même lorsque les catégories bougent. L’intérêt de regarder la fluidité n’est donc pas de dire que « tout le monde est un peu queer » et que les écarts s’effacent, mais de déplacer le regard : au‑delà du comptage statique (« combien sont gays/bi ? »), il s’agit de comprendre les dynamiques sociales qui produisent durablement la stigmatisation.

Jeunes générations : le laboratoire de la fluidité

La génération Z est souvent présentée comme le fer de lance de cette révolution. Les données Gallup indiquent que 22,3 % des adultes de la Gen Z aux États‑Unis se déclarent LGBTQ+, avec un taux de 28,5 % chez les femmes de cette génération. Au Royaume‑Uni, 8 % des 16‑24 ans s’identifient comme lesbiennes, gays ou bisexuel·le·s (LGB), contre 3,7 % pour l’ensemble des personnes de 16 ans et plus. En Australie, les premiers chiffres nationaux évaluent à 9,5 % la proportion de LGBTI+ chez les 16‑24 ans et à 7,5 % chez les 25‑34 ans, pour un taux global d’environ 4,5 %.

Derrière ces pourcentages, les trajectoires sont particulièrement mobiles. Un panel national d’adolescent·e·s minorités sexuelles aux États‑Unis (14‑17 ans, n = 1 077) montre que 40 % déclarent au moins un changement d’identité sexuelle sur 18 mois. Les filles cisgenres rapportent davantage de fluidité (46,9 %) que les garçons cisgenres (26,6 %). Dans une autre étude portant sur 183 jeunes trans et/ou non‑binaires du même âge, 30,6 % changent d’identité sexuelle en trois mois et 55,8 % en un an et demi, avec des mouvements majoritairement vers des identités plurisexuelles (bi, pan, queer) plutôt que monosexuelles (homo, hétéro).

Fait majeur, ces changements ne sont pas synonymes de détresse supplémentaire, bien au contraire. Dans le panel national d’adolescent·e·s minorités sexuelles, un changement d’identité sexuelle est associé à une diminution des symptômes dépressifs (b = −0,591 ; p = 0,004). Pour les jeunes trans et non‑binaires, plus de la moitié changent d’étiquette sexuelle en 18 mois, et près d’un tiers ajustent également leur identité de genre (28,9 % sur 1,5 an). Plutôt qu’une « instabilité pathologique », ces données suggèrent que le fait de pouvoir redéfinir son identité , donc de la rendre plus alignée avec son expérience , peut contribuer à apaiser la souffrance psychique.

Fluidité, santé mentale et soutien social : un changement parfois protecteur

Chez les adultes aussi, la fluidité n’est pas forcément un signe de malaise. L’étude Generations, menée sur 894 adultes minorités sexuelles aux États‑Unis, indique que les femmes minorités sexuelles dont l’identité sexuelle est fluide présentent, en moyenne, moins de consommation problématique d’alcool et davantage de soutien social amical que les femmes à identité fixe. Sous certaines conditions, se repositionner identitairement , passer de lesbienne à queer, de bi à pan, de « hétéro » à « hétéroflexible », ou inversement , peut donc avoir des effets protecteurs.

Ce constat va à rebours d’une vision médicalisante qui verrait dans chaque changement d’étiquette un symptôme de confusion ou de trouble. Le problème n’est pas la mobilité en soi, mais l’isolement, le manque de reconnaissance, la violence sociale ou familiale qui peuvent l’entourer. Lorsqu’un environnement soutenant existe , amis, communauté, accès à l’information, espaces de parole , la fluidité peut devenir un levier d’ajustement de soi, davantage qu’une source de désorganisation.

Ces résultats invitent aussi à repenser l’accompagnement psychologique et social. Plutôt que de rechercher une identité « finale » et stable comme horizon thérapeutique, il s’agit de donner aux personnes les moyens de traverser leurs changements, de les nommer, de les comprendre, sans se sentir obligées de s’y tenir pour toujours. Dans cette perspective, la santé ne se mesure plus à la fixité, mais à la capacité de réinventer son désir sans se perdre.

Hommes, femmes, plurisexuels : au‑delà des clichés de la fluidité

Les discours publics laissent souvent entendre que la fluidité serait « un truc de femmes », plus acceptée chez elles, tolérée comme expérimentation, alors que l’orientation masculine resterait rigide. Certaines données semblent aller dans ce sens : au Royaume‑Uni, les femmes sont plus nombreuses à se dire bisexuelles (2,0 %) que lesbiennes/gays (1,4 %), tandis que chez les hommes, l’auto‑identification gay/lesbienne (2,9 %) dépasse la bisexualité (1,1 %). Dans l’enquête britannique sur six ans, la mobilité identitaire est aussi légèrement plus élevée chez les femmes (6,3 %) que chez les hommes (5,7 %).

Mais d’autres travaux nuancent ce tableau. L’étude néo‑zélandaise ne trouve pas de différence significative de fluidité entre hommes et femmes, même si ces dernières se déclarent plus souvent plurisexuelles. Autrement dit, lorsque les normes sociales le permettent, les hommes semblent tout aussi capables que les femmes de modifier leurs identités sexuelles au fil du temps. Le cliché d’une fluidité féminine opposée à une fixité masculine semble davantage lié à des scripts de genre , ce qu’il est permis d’avouer sans perdre la face , qu’à une réalité psychique profonde.

Ce sont surtout les personnes plurisexuelles qui apparaissent comme l’épicentre de la mobilité. Dans plusieurs études (Generations, enquêtes néo‑zélandaises et américaines), celles et ceux qui se disent bi, pan ou queer au départ sont plus susceptibles de reconfigurer ultérieurement leur identité, dans un sens ou dans l’autre. On peut y voir la marque d’une plus grande tolérance personnelle à l’ambiguïté, ou simplement la conséquence logique d’une identité déjà pensée comme non exclusive. La plurisexualité devient alors le foyer d’une créativité identitaire qui se diffuse peu à peu dans l’ensemble du spectre.

Mesurer l’insaisissable : la fluidité face aux statistiques publiques

Pour les recensements et grandes enquêtes nationales, la montée de la fluidité représente un casse‑tête méthodologique. La plupart des dispositifs mesurent l’orientation sexuelle comme une donnée ponctuelle : une question, une case, un instant T. Or, les travaux sur la PATH Study ou l’enquête britannique montrent que 6 à 9 % des adultes peuvent changer d’étiquette en quelques années. La photographie statistique, même précise, ne dit donc rien des trajectoires et peut projeter l’illusion d’une stabilité qui n’existe pas.

Des chercheur·e·s appellent ainsi à intégrer la dimension temporelle dans les statistiques publiques : suivre des cohortes sur plusieurs années, poser des questions sur le passé (« Avez‑vous déjà utilisé une autre étiquette ? »), distinguer comportements, attractions et identités. L’enjeu est aussi politique : lorsque les financements en santé publique, en prévention ou en éducation sexuelle s’appuient sur des catégories trop rigides, ils risquent de manquer une partie importante des publics concernés, notamment celles et ceux qui circulent entre les labels ou se situent dans des zones grises comme l’hétéroflexibilité.

Au‑delà des chiffres, ces débats invitent à repenser ce que l’on considère comme « savoir » en matière de sexualité. Plutôt que de chercher une taxinomie définitive du désir humain, il s’agirait peut‑être d’accepter un certain degré d’indétermination, de considérer les identités comme des « états provisoires » dans des trajectoires plus longues. La statistique ne serait plus tant une entreprise de figement qu’un outil pour cartographier des mouvements, des bifurcations, des retours en arrière , bref, la vie ordinaire du désir.

Vers des modèles théoriques de la fluidité : du binaire au “quantique”

Pour penser ces identités changeantes, les outils théoriques traditionnels , souvent bâtis sur des oppositions binaires (homo/hétéro, homme/femme) , montrent leurs limites. Un article de 2024 va jusqu’à proposer un modèle « quantique » de la fluidité de genre, inspiré du magnétisme. L’idée n’est pas de plaquer de la physique sur le social, mais de se servir de métaphores scientifiques pour envisager la coexistence d’états identitaires multiples et potentiels, plus proche de la non‑binarité et de la fluidité que d’un simple aller‑retour entre deux pôles.

Dans cette perspective, une personne ne serait pas « soit » homme « soit » femme, « soit » hétéro « soit » homo, mais traversée par plusieurs possibles, qui se manifestent selon les contextes, les relations, les moments de la vie. L’identité déclarée à un moment donné serait l’effondrement provisoire de cette superposition d’états, sous l’effet de contraintes sociales (normes, risques) et psychiques (désirs, peurs, besoins de reconnaissance). Elle pourrait se reconfigurer plus tard, sans que cela signifie que la précédente était fausse.

Ce type de modèle a le mérite de dépathologiser la mobilité : changer d’étiquette ne serait plus un signe de trouble, mais l’expression normale d’un système identitaire complexe, en interaction constante avec l’environnement. Il ouvre aussi la voie à une approche plus fine de l’accompagnement : au lieu de chercher à « stabiliser » une identité comme on referme un dossier, il s’agirait d’aider les personnes à habiter cette superposition de possibles, à négocier leurs frontières, à trouver des mots qui puissent changer sans être disqualifiés.

La multiplication des études en Amérique du Nord, en Europe et en Océanie le montre : la fluidité sexuelle et de genre n’est ni un épiphénomène, ni une simple mode. Elle traverse les générations, elle concerne aussi bien les hommes que les femmes, elle se noue aux questions de classe et de race, et elle ne disparaît pas avec l’âge. Surtout, elle ne rime pas mécaniquement avec souffrance : pour nombre de personnes, la possibilité de changer d’étiquette, d’ouvrir le spectre de leurs désirs ou de redéfinir leur genre devient au contraire une ressource pour mieux vivre.

Penser les identités sexuelles fluides, c’est donc accepter que le désir se réinvente, parfois plusieurs fois au cours d’une existence. Cela implique de desserrer l’emprise des cases, d’adapter nos politiques publiques, nos pratiques cliniques et nos outils statistiques à des vies qui ne suivent pas des trajectoires rectilignes. C’est aussi reconnaître à chacun·e le droit d’explorer, de se tromper, de revenir en arrière, de changer de mots, sans que ces mouvements soient lus comme des incohérences. Dans un monde où les frontières sexuelles se font plus poreuses, l’enjeu n’est pas de restaurer des certitudes perdues, mais d’apprendre à habiter le mouvement.